Air2030 – Bombes larguées sur la capacité d’attaque au sol

Dans la série « Ce que nous ne lisons, n’entendons et ne voyons pas dans les médias romands » , un article de Georg Häsler Sansano qui remet les pendules à l’heure quant à la polémique surgie dans divers médias au sujet l’acquisition supposée de bombes – comprises « à chute libre » – pour les nouveaux avions de combat. Des déclarations rapportées sous-entendent même que le DDPS aurait manqué de transparence avant le scrutin au sujet de l’engagement des nouveaux avions de combat contre des objectifs au sol. Cette présentation ne correspond pas à la réalité.


L’inutile polémique sur les bombes des nouveaux avions de combat : elles servent à mener des « frappes chirurgicales »

Georg Häsler Sansano, Berne – 07.10.2020, 05h30 – Neue Zürcher Zeitung
Traduction et liens hypertextes : François Monney – Publication sur LUVch avec l’aimable autorisation de l’auteur

Montage d’une bombe gravitaire Mark 82. Le projectile se compose de plusieurs éléments, qui en font finalement une arme de haute précision. – © Alamy

En politique, certains mots ont l’effet de bombes. Après le « oui » sur le fil aux nouveaux avions de combat, les opposants à l’acquisition de nouveaux avions de combat ont ajouté deux termes explosifs à leur arsenal argumentatif afin de maintenir la pression contre ce projet : attaque au sol et bombes. Voilà qui rappelle le Vietnam, la guerre froide et, pire encore, les traumatismes collectifs comme les bombardements de Varsovie, de Dresde ou de Belgrade. Ces villes sont aujourd’hui encore marquées par les dévastations des raids aériens de la Seconde Guerre mondiale.

Il est évident qu’un avion de combat moderne n’est pas qu’une voiture de police des airs ; son armement sert aussi à dissuader, donc à prévenir la guerre. Toutefois, la finalité des jets a été brouillée durant la campagne de votation : il n’a pas été question d’armement et de puissance de feu.

Une lacune capacitaire qui remonte aux années 90

Ainsi, le grand public apprenait la semaine dernière, dans le cadre de la publication de la notification obligatoire du Département d’État américain au Congrès de toute autorisation de vente d’armements à l’étranger, que la Suisse recevrait des bombes de type Mark 82 avec le nouvel avion de combat ; apparemment, à l’étonnement général. Le terme « bombes » a aussitôt fait florès sur Internet. Il aurait fallu quelques mots d’explication pour neutraliser le terme – au moins préciser que l’offre comprend aussi les kits de guidage qui transforment la Mark 82 en projectile de haute précision. Toutefois, le Département de la défense (DDPS) n’a pas réussi à désamorcer la bombe à temps [1 cf. “Note” en fin d’article].

Les opposants au projet d’acquisition ont en revanche immédiatement sauté sur l’occasion pour exprimer publiquement leur indignation : le Conseil fédéral a caché le fait que des munitions air-sol seraient également acquises avec les nouveaux avions de combat. La conseillère nationale socialiste Priska Seiler Graf, membre de la Commission de la politique de sécurité, a twitté qu’elle était absolument opposée à la réintroduction en douce d’une capacité d’attaque au sol. Avec des bombes, on accepte de causer des victimes innocentes dans la population civile, a-t-elle répété dans le « Blick », le week-end dernier. Au vu de la densité de la population en Suisse, l’utilisation de bombes provoquerait des dommages collatéraux énormes. Priska Seiler Graf avance même que si la population l’avait su avant le vote, l’arrêté fédéral aurait probablement été rejeté.

À l’évidence, les adversaires des avions de combat utilisent maintenant le résultat serré du vote pour peser de tout leur poids sur l’orientation de l’armée. Le refus de doter les nouveaux avions de capacités de combat est utile dans ce sens. Il a pourtant été précisé dès le début que dans une situation de défense du territoire, les Forces aériennes suisses doivent être capables d’appuyer le combat des troupes au sol. Un simple coup d’œil aux documents de base du projet d’acquisition l’atteste.

Dissuasive, la puissance de feu sert à prévenir la guerre, en fin de compte. – © Chiang Ying-ying / AP

Il est précisé dans le rapport « Avenir de la défense aérienne » que l’achat de nouveaux avions de combat doit permettre de réacquérir deux capacités perdues durant les années 90 : la reconnaissance aérienne et l’attaque au sol. Celles-ci ont été perdues avec les retraits du Mirage et du Hunter. Les avions de combat modernes sont multirôle : un même appareil a la capacité de mener des missions d’interception, de reconnaissance aérienne ou d’attaque au sol, notamment.

Plus précises que l’artillerie actuelle

La conseillère nationale Seiler Graf écrit à la NZZ qu’elle a « certes formulé d’une manière quelque peu exagérée » ses propos sur l’attaque au sol, mais que cette question n’a pas été discutée à fond, ni au sein de la commission ni au Conseil national : « Je pense que le moment est venu d’avoir cette discussion fondamentale. » En 2017, dans le cadre du débat sur la prolongation de la durée d’utilisation du F/A-18, le Parlement a rejeté la demande de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national d’investir dans la capacité d’attaque au sol. L’État-major de l’armée avait alors préparé un rapport à cet effet et estimé les coûts supplémentaires à 20 millions de francs suisses.

L’attaque au sol est un terme générique qui date un peu. Il désigne en réalité l’appui direct du combat des troupes au sol (international : Close Air Support [NDT : appui aérien rapproché]) ou la frappe d’objectifs dans la profondeur du secteur adverse, pour empêcher un adversaire de rapprocher ses troupes (Air Interdiction [NDT : interdiction aérienne]). Dans le profil d’exigences du nouvel avion de combat, la cheffe du DDPS Viola Amherd met l’accent sur l’interdiction aérienne. Entre autres choses, la flotte de nouveaux avions de combat doit être capable d’appuyer « l’armée avec du feu opératif au-delà de la portée de notre propre artillerie ». Avec ses moyens actuels, notre artillerie ne peut tirer qu’à une vingtaine de kilomètres.

Dans une lettre adressée aux membres des commissions de la politique de sécurité, le DDPS a déclaré en 2017 que des frappes de précision dans la profondeur du secteur adverse permettent à l’armée de conserver l’initiative dans un combat, ou de la reprendre. Le conseiller aux États libéral-radical Josef Dittli considère qu’il s’agit d’une capacité militaire essentielle. Il s’insurge toutefois contre l’emploi du terme d’attaque au sol : « Cela génère de fausses idées. Il est question de précision. Tout comme les missiles air-air, les missiles air-sol sont des armes guidées pour combattre des objectifs précis », déclare à la NZZ le colonel d’État-major général Dittli. Actuellement, notre artillerie actuelle ne peut combattre que des objectifs étendus ; l’introduction du mortier 16 changera cette donne.

Dans son rapport sur l’avenir de la défense aérienne, le groupe d’experts du DDPS parle effectivement d’utiliser des munitions guidées contre des cibles clés sélectionnées. Les auteurs sont clairs sur ce point : il n’est pas question de bombardements aériens. Il est par exemple concevable que des ponts soient délibérément détruits afin d’empêcher la progression d’un adversaire. Pour ce faire, le projectile doit frapper un point précis de la structure pour provoquer l’effondrement de l’ouvrage d’art.

Les missions peuvent être annulées à tout moment

Les offres américaines révèlent que les munitions Mark 82 sont fournies avec les composants propres à conduire le projectile jusqu’à sa cible avec une très grande précision : il est doté d’ailettes directionnelles à l’arrière, d’un kit de guidage à l’avant ainsi que d’un détonateur. La trajectoire de la munition peut être contrôlée jusqu’à son point d’impact par GPS, navigation inertielle, radar, infrarouge ou laser. Lors d’une mission dans la profondeur du dispositif adverse, les forces spéciales, l’avion porteur du projectile ou un avion d’escorte « illuminent » la cible, assurant ainsi la précision du touché. L’US Air Force et l’OTAN parlent alors de « frappes chirurgicales ».

Priska Seiler Graf maintient que l’utilisation de la Mark 82 mettrait quand même en danger les civils en raison de l’importance des éclats et de l’onde de choc. La membre socialiste de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national souligne que l’ONU, sous l’impulsion du Comité international de la Croix-Rouge, discute de manière intensive l’utilisation d’engins explosifs dans les zones peuplées ; Priska Seiler Graf déclare à la NZZ qu’il est à ses yeux inacceptable que la Suisse, dépositaire des Conventions de Genève protégeant les civils dans les conflits armés, sollicite des offres pour de telles armes.

Selon un pilote de combat expérimenté, les effets de l’explosion sont calculés très précisément lors de la planification de la mission afin d’éviter les pertes civiles. En outre, les bombes à guidage laser peuvent être détournées à tout moment si l’on s’attend à provoquer trop de dommages collatéraux. C’est une exigence qui découle du droit international des gens en temps de guerre. Pour le pilote, le rayon d’éclatement du missile est clairement identifiable. La polémique sur les connotations générées par les notions d’« attaque au sol » et de « bombes » est donc inutile.


Note

[1] Le DDPS a publié entre-temps une mise au point et une clarification : Air2030 – nouvel avion de combat : rectificatif concernant la couverture médiatique relative aux engagements contre des objectifs au sol


Air2030 – Bombes larguées sur la capacité d’attaque au sol
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